Auschwitz-Birkenau : le devoir de mémoire

Depuis la gare routière de Cracovie, compter environ 1h30 de trajet et 16 Zlts (un peu plus de 3.50 €) pour rejoindre le camp Auschwitz I. C’est ici que tout a commencé, dans cette ancienne caserne polonaise, au cœur du village d’Oświęcim (nom polonais, Auschwitz étant l’équivalent germanique).

Pour accéder au musée (qui se situe dans le complexe) et pouvoir visiter l’intégralité du camp, il vous faudra payer l’entrée (un cinquantaine de zlotys).
Il est possible de visiter Auschwitz I sans guide, mais renseignez-vous sur les horaires qui varient en fonction des périodes. Je vous conseille d’arriver tôt le matin (dès l’ouverture), avant le flot de touristes…

Aussi, documentez-vous avant d’arriver ici : quelques références en fin d’article pourront aider à vous prémunir d’une certaine carapace qu’il sera bon de porter durant la visite, aussi bien pour tenter (je dis bien tenter) de comprendre, que pour faire face aux lieux.

Ainsi je faisais mes premiers pas dans le camp de concentration Auschwitz I, et tombais sur la porte principale, sa triste devise « Arbeit macht Frei » posée là comme si elle avait amené une quelconque forme de liberté. En ce 21 mai il faisait un temps superbe (je trouvais ça presque dommage pour un pareil endroit).

J’ai arpenté les blocks, longé les barbelés, foulé le béton (pas partout d’origine), essayé de m’imaginer la « vie » ici, autrefois. Notez qu’il faut bien avoir en mémoire qu’Auschwitz I était un camp de concentration et non d’extermination. Ça ne veut pas dire que l’on n’y mourrait pas, mais simplement qu’il n’y avait pas d’infrastructures prévues à la liquidation massive des prisonniers : une détention censée permettre de rééduquer les opposants. Je ne vais pas faire une leçon mais je vous invite à vous documenter sur les particularités des camps de manière générale.

Certains blocks sont totalement ou presque d’origine, d’autres ont été en partie reconstruits pour des questions de sécurité (toitures par exemple). Alors qu’ils abritaient jadis des détenus, un semblant d’hôpital, des réserves de vivres et de biens, des cellules d’emprisonnement aux conditions inimaginables (tenir debout à 4 dans une cellule durant une semaine à la limite de l’asphyxie) ils abritent aujourd’hui des expositions. Tantôt sur la résistance depuis la France jusqu’à la Pologne, tantôt sur les journaux clandestins et officiels, d’autres fois encore sur des actes de bravoure d’individus (trop vite) oubliés…

Mais surtout, ils gardent entre leurs épais murs bétonnés des objets, et des photos, beaucoup de photos. Des photos des détenus, de la construction du camp, des sélections, des différents blocs, des vues aériennes… des photos qui ne s’oublient pas.

Je préfère vous prévenir, à partir d'ici, certaines des photos qui suivent peuvent réellement heurter votre sensibilité.

Par respect pour les victimes je n’ai pas photographié les tonnes de cheveux, jadis tous colorés mais aujourd’hui formant une immense masse sombre, noire, en décomposition continue. Mais j'ai pris les visages, des centaines de visages, tous, à la fois pareils et différents. Des visages graves d’hommes, de femmes, d’enfants.

Et c’est avec une profonde humilité que je me suis permis une photo des milliers de chaussures, entassées derrière les vitres, là, objets morts, secs, témoins du temps, de la vie passée. Il y a ces paires, presque neuves, à peines tachées, d’une élégance fine et discrète, et puis les autres, celles qu’on se passait de frères en frères, celles rafistolées cents fois par un cordonnier ou les mains bienveillantes d’une mère. Et puis, il y a les plus dures à regarder : celles qui ne dépassent pas les dix centimètres, ces petites pièces de cuir à peine tenues par une sangle en fer érodé.

Il y a aussi les centaines de boîtes vides de Zyklon B, ces cristaux de la mort.

Les valises, entassées par milliers, nommées à la hâte, vides elles aussi de toute forme de vie. Les lunettes, peignes, blaireaux, brosses à dents, les ustensiles de cuisine et en tous genres, les prothèses, atèles, jambes de bois, corsets et autres objets, intimes, personnels, uniques, mais témoignant à l’unisson d’une seule et unique chose : la vie.

Une fois sorti des blocs, je me rends face au mur des exécutions, où des centaines de personnes ont été fusillées. Je passe sur la place d’appel où des potences ont été reproduites et où des dizaines de prisonniers ont « servi d’exemple » quand une évasion ou une rébellion était tentée, ou même un simple vol de peau de pomme de terre.

 

Je prends ensuite une navette pour le complexe de Birkenau. Arrivé devant cette porte de briques rouges, vue symbole du camp d’extermination de Birkenau, l’immensité du camp me laisse sans voix. J’y pénètre sous le soleil, et une fois à l’intérieur, encerclé de barbelé, de poteaux de béton, je longe les rails, cette fameuse Judenrampe jusqu’au wagon à bestiaux, repeint aux couleurs de l’époque.

Ici, à Auschwitz II Birkenau, je suis dans un camp d’extermination, un camp prévu pour tuer de façon industrielle, administrative, de façon méthodique, avec une rigueur froide et réfléchie. Ici, où je marche, à cet endroit même, avaient lieux les sélections, ici, en un coup d’œil et de doigt, les familles étaient décimées, déchirées, anéanties.

De là je longe le camp sur le chemin, par le même chemin toujours, qui mène aux crématoires. Face aux crématoires, un monument a été érigée : une plaque commémorative, déclinée en 22 langues (les 22 langues des juifs d’Europe déportés à Auschwitz).

Crématoires dont ne restent que des ruines, des débris massifs, entassés, dynamités. Autour de moi, sous mes pieds, des cendres, des charniers, des milliers de cadavres. Ici, il y a quelques décennies, c’était l’enfer, le lieu de toutes les horreurs que l’homme ait été capable d’orchestrer. Comment l’imaginer aujourd’hui, au milieu de cette campagne paisible et tranquille, au milieu des vieux bouleaux remués par le vent, sur ces prairies verdoyantes, comment se dire qu’ici, on arrachait les dents aux cadavres, on tondait les femmes, on brulait les enfants par 3 ou 4, comment ?

Pourtant c’est bien ici, devant mes yeux, je vois la salle souterraine où se retrouvaient nus des centaines de personnes, je vois les décombres de celle où elles agonisaient durant de longues minutes au milieu des hurlements, des excréments, des vomissures, et celle de laquelle n’en ressortait qu’une fumée noire et entêtante. Ici, au milieu d’une campagne comme je les connais et les aime, je veux me dire que tout cela n’est qu’une sombre fiction, mais la réalité est tout autre.

Il ne reste que quelques bâtiments d’origine, dont un qu’il est encore possible de visiter, les autres sont étayés, fermés aux visiteurs ou réhabilités. De tous les autres (en bois) ne subsistent que les fondations de pierres et les cheminées de briques rouges qui semblent défier le temps en qualité de témoins. La baraque dans laquelle il est possible d’entrer n’est autre qu’un « dortoir », ses châlits précaires et sa froideur macabre.

Au sol, sous le premier niveau de planches, ce sont les plus faibles, ceux qui ne tiennent plus debout et n’ont pas la force de lever une jambe. Sur le premier niveau, ceux qui ont un peu plus de volonté ou d’énergie, et en haut, les plus robustes. Les meilleures places sont bien entendues celles du haut : la chaleur monte en hiver, et, surtout, comme la dysenterie faisait rage, elles étaient un lieu sûr pour ne pas être recouvert des excréments de ceux qui ne pouvait plus se lever.

Ainsi se terminait ma visite du complexe d’Auschwitz-Birkenau. Je quittais le camp, ses barbelés, miradors, fondations des blocks, son horrible immensité, sa campagne calme et plate, ses âmes fantômes qui aujourd’hui encore continuent de déambuler entre les lignes, et qui ne sauront s’arrêter.

Comme le disent les plaques commémoratives, « Que ce lieu où les nazis ont assassiné un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants, en majorité des juifs de divers pays d’Europe, soit à jamais pour l’humanité un cri de désespoir et un avertissement. »

Quelques-unes de mes références 

La mort est mon métier
De Robert Merle

Si c’est un homme
De Primo Levi

Au coeur de l'enfer : Témoignage d'un Sonderkommando d'Auschwitz, 1944
De Zalmen Gradowski

Je me suis évadé d'Auschwitz
De Rudolf Vbra

Sonderkommando : Dans l'enfer des chambres à gaz
De Shlomo Venezia

Auschwitz : Les nazis et la Solution finale 
De Laurence Rees

Des voix sous la cendre : Manuscrits des Sonderkommandos d'Auschwitz-Birkenau

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